#4 Au temps de la “pré-animation” : une approche historique de la “mise en usages”

Le Sens de la Ville
10 min readNov 4, 2022

Sonia Dinh et Pauline Boos, avec les contributions de Lucille Gréco et Flore Trautmann

Après trois premiers articles, voici la suite de la saga sur la notion de “mise en usage” (1). Coopérative de conseil en stratégie urbaine et programmatique, nous travaillons pour des aménageurs qui se posent la question de la façon dont les usages prennent dans les quartiers qu’ils produisent …

Dans un premier article nous faisions une tentative de définition de la notion de “mise en usage”¹. Puis nous avons exploré ces lieux hybrides qui incarnent ce renouvellement entre posture d’aménageur et usagers.
C’est une question qui semble nouvelle mais l’est-elle vraiment ?
De premiers éléments de réponse ont été investigués à travers l’exploration dans un troisième article du
modèle historique des régies de quartier.

Réponse à présent à partir d’une tentative de mise en perspective historique de la question, au détour des années 1960–1970.

Si ce sont aujourd’hui les notions de “mise en usage” ou encore “d’activation” qui sont utilisées, des démarches semblables ont déjà existé. Le terme consacré dans les années 1960 était plutôt celui de la “pré-animation”, en référence à la notion d’animation ou d’animation socio-culturelle omniprésente dans les discours de l’époque.

1. Animation … et pré-animation

Dans le contexte de la construction de vastes ensembles résidentiels dans les années 1960, certains acteurs de la ville avaient le souci d’en penser la “vie sociale” au-delà des bâtiments, en les “animant”. Le terme d’animation est ainsi le vocable dominant : “Se référer à l’animation, c’est vouloir redonner vie à des rapports sociaux authentiques et à la capacité d’action des personnes et des groupes” (Eloy, 2009) ou encore “donner vie au béton(Moulinier, 2005). L’animation semble interchangeable avec le terme “d’action culturelle” et vise la participation des habitants dans la transformation de leur cadre de vie, à travers des méthodes actives et responsabilisantes (Moulinier, 2005).

Les nouveaux ensembles urbains sont un terrain de jeu pour la mise en place de ce discours, alors que sont construits ex-nihilo de nouveaux quartiers de vie. Comment accueillir des centaines de nouveaux habitants au milieu des champs ?” A ce moment-là, la réponse à cette question passe déjà par la mixité sociale, la place accordée aux espaces verts, des politiques de création architecturale mais aussi des politiques dites de “pré-animation socio-culturelles” (Vadelorge, 2003).

Les villes nouvelles en particulier sont l’occasion d’expérimenter ces politiques de “pré-animation”, à l’initiative du ministère de la Culture : l’objectif est de “mener une réflexion sur l’animation future de chaque ville nouvelle, afin d’intégrer les nouveaux habitants au fur et à mesure de leur arrivée” (Vadelorge, 2003); c’est-à-dire accueillir les habitants mais aussi travailler le lien entre anciens et nouveaux habitants à travers des actions aux dimensions sociale et culturelle (Giusti, 2005).

2. Quels dispositifs de pré-animation ?

La pré-animation peut alors prendre diverses formes :

  • l’accueil des nouveaux habitants : comme par exemple une remise des clés dans les locaux collectifs résidentiels (LCR) lors de cérémonies dédiées, qui sont l’occasion de prendre contact entre habitants au niveau de l’immeuble (Giusti, 2005)
  • la tenue d’ateliers collectifs : des ateliers de menuiserie et de peinture se tiennent dans les LCR pour “créer un soubassement d’un esprit collectif de quartier” mais aussi pour que les habitants puissent “bricoler les installations de leur nouveau logement” (Giusti, 2005, p. 200)
  • la préfiguration de futurs équipements publics, avec des équipes locales d’animation dans l’optique de créer une association de gestion de l’équipement et des associations d’usagers (comme par exemple la Maison pour tous à Elancourt-Maurepas) (Giusti, 2005)
  • la formation des habitants au reportage vidéo : un vidéobus itinérant entre les villes nouvelles de la région parisienne permet aux habitants de découvrir leur environnement et de s’auto-former (de Saint-Pierre, 2016)

Elle s’appuie sur certains lieux supports, comme les centres sociaux mais aussi les fameux LCR (locaux collectifs résidentiels). Réalisés par le promoteur ou le bailleur et mis à disposition des habitants, ces espaces sont d’abord imposés par une circulaire en 1960 à tout ensemble résidentiel de plus de 100 logements, pour des “usages collectifs”. Ils sont finalement recommandés plutôt qu’imposés et élargis à d’autres fonctions.

Ainsi en 1971, une circulaire précise que ces espaces peuvent aussi servir pour l’accueil des services avant l’arrivée des équipements de quartier (enseignement, loisirs, PMI), avant d’être affectés au “développement de la vie de groupe”; en 1977, il est même écrit que la présence temporaire d’activités sociales (réunions d’information, permanences) dans les LCR est la “base de départ à une pré-animation qui pour en but, en favorisant la création de relations entre les habitants d’un même groupe, de développer progressivement la vie des associations d’habitants”.

Leur gestion est confiée à une association si cela est possible, avec un enjeu d’animation transitoire pour leur “démarrage” souvent financée par le promoteur/constructeur (IAU, 1979). Ainsi, le LCR de Moissy-Cramayel à Melun-Sénart est d’abord un lieu d’informations sur la ville nouvelle avant de préfigurer le centre social puis d’être transformé en ludothèque (IAU, 1979).

Article publié dans Le Monde le 26 juillet 1977

Dans ce contexte très spécifique des villes nouvelles en région parisienne, notamment en termes de moyens techniques et financiers, les LCR semblent donc être des éléments structurants des politiques de pré-animation, supports à la fois de fonctions provisoires (équipements transitoires comme antenne de la CAF ou local associatif) mais aussi de moments clés d’accueil des nouveaux habitants et de la constitution d’une vie collective d’immeuble et de quartier (association des habitants, réunion d’information…) et d’expression des habitants (un lieu appropriable par la population dans ces quartiers neufs), IAU 1979).

En termes d’acteurs impliqués, les politiques de pré-animation, portées par le ministère de la Culture, reposent aussi sur les établissements publics d’aménagement et les syndicats mixtes dans le contexte des villes nouvelles (IAU, 1979). Sur le terrain, les actions de pré-animation sont menées par des équipes pluridisciplinaires d’étude et d’animation, dans un contexte où l’animation socio-culturelle se professionnalise (cf. ouvrage “Animateur socioculturel : fonctions, formation, profession de P. Besnard)

  • à Evry et Cergy : elles participent à la définition des programmes architecturaux mais aussi à des actions autour du mobilier urbain, de la signalétique, des sculptures dans l’espace public (Moulinier, 2005). A Cergy, c’est l’association ALFA qui est en charge de la pré-animation (IAU, 1979)
  • A Saint-Quentin-en Yvelines, le groupe Organon financé par le fonds d’intervention culturelle du ministère de la Culture regroupe une équipe d’animateurs culturels, “des gens du métier” (“cinéaste, homme de lettres, théâtreux, conteur” qui propose une approche sociale, socio-éducative et culturelle, qui organise l’accueil des habitants, qui accompagne techniquement des associations qui se créent, et développent des spectacles (Giusti, 2005)

3. Le cas des ateliers communautaires de Cergy-Pontoise

Parmi les villes nouvelles, Cergy-Pontoise est la première à accueillir des nouveaux habitants, en 1972.

Le Fond d’Intervention Culturelle (FIC) (2) décide alors d’y créer une opération “ateliers communautaires d’aménagement du cadre de vie par l’habitant”. L’Etablissement Public d’Aménagement de Cergy-Pontoise soutient le projet et en assure la gestion budgétaire, en centralisant les financements du FIC, du district de la région parisienne et du PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture).

Les objectifs fixés pour la démarche sont alors les suivants :

  • à court terme, aider les habitants à emménager et à s’approprier leurs nouveaux logements ;
  • à plus long terme, “permettre aux habitants d’un quartier neuf de s’approprier les lieux publics en les incitant à intervenir dans leur aménagement et permettre aux habitants de prendre en main l’animation et la gestion d’ateliers d’aménagement”(3).

Pour amorcer la démarche, un “architecte-animateur”, Pierre Lefèvre, est embauché. Il s’entoure d’une équipe de trois personnes : une animatrice d’expression théâtrale, une professeure d’arts plastiques et un passionné d’auto-construction.

Cette partie s’appuie sur l’ouvrage de Pierre Lefèvre “ L’habitat participatif : 40 ans d’habitat participatif en France” (2014) qui reprend ses notes, articles et comptes-rendus rédigés à l’époque.

Pendant l’année 1973, l’équipe assure une permanence les week-ends en s’installant dans un LCR. On y trouve alors un atelier de bricolage dans la pièce principale, tandis que l’entrée est aménagée en pièce de séjour avec un coin conversation et un coin repas. Le local des Ateliers fait “office de salon de thé”(4), car c’est le seul lieu du quartier ouvert le dimanche.

Les Ateliers Communautaires mènent diverses actions centrées sur la création d’aménagements pour le quartier, en particulier des jeux d’enfants qui manquent cruellement. Les habitants les construisent ensemble pendant les weekends, par groupe. La conception-construction ne se fera pas sans débats, majoritairement autour des nuisances sonores potentielles, mais aussi l’esthétique, la sécurité. Les espaces publics livrés par l’EPA sont pour la plupart en béton brut. Les habitants se les réapproprient : tantôt en transformant une fontaine, en construisant un petit kiosque en bois abritant table et bancs… Les habitants faisaient déjà part de leur besoin de lieux pour se retrouver : « on se parlait à peine, il fallait une raison de s’arrêter (…). La première façon de se connaître, c’est de construire ensemble » (5).

Jouant le rôle de pivot entre l’EPA et les habitants, les Ateliers Communautaires apportent un soutien financier, un encadrement, et permettent d’encourager les initiatives habitantes. Par ailleurs, ils assurent la remontée d’informations vers l’aménageur, et ce pour que « la conception de la ville soit ajustée aux besoins concrets des futurs habitants» (6).

Cependant, la démarche, par manque de clarté dans les objectifs fixés, rencontre des difficultés. Le Fonds d’Intervention Culturelle soutient les Ateliers Communautaires comme une démarche de pré-animation innovante : il envisage la réplicabilité dans d’autres villes nouvelles. De leur côté, les animateurs considèrent plutôt leur travail comme une mise en valeur des initiatives habitantes locales et donc peu reproductible. La logique de l’aménageur, qui met en place une « expérience » dans un lieu précis afin de, plus tard, en faire un modèle à répliquer, diverge de celle de l’équipe d’animation de la démarche.

Par ailleurs, l’EPA imaginait la démarche de pré-animation comme une transition, un amorçage, et malgré l’enthousiasme et la participation des habitants, c’est bien l’équipe d’animateurs embauchés par l’EPA qui mène une grande partie des actions. Devant le nombre croissant de participants, l’équipe d’animation souhaite s’agrandir tandis que les habitants ne prennent pas en charge la gestion des Ateliers. C’est l’inverse de l’objectif poursuivi par l’EPA : réduire petit à petit l’équipe d’animation au fur et à mesure de la passation aux habitants, ce qui aurait dû permettre de diminuer le budget alloué aux Ateliers Communautaires (initialement prévu pour financer des actions sur une année).

L’EPA refuse alors de continuer à financer les Ateliers Communautaires et de pérenniser les actions des Ateliers dans l’espace public, mais accepte de donner une subvention. Contrairement aux élus, qui ne saisissent pas l’importance de financer des actions légères, ponctuelles, dont le résultat est difficilement mesurable ; les habitants se sont appropriés les Ateliers Communautaires et les pérennisent sous la forme d’une association de loi 1901 en 1974.

Fabrication d’un kiosque avec sa table et ses chaises par les Ateliers Communautaires de Cergy-Pontoise en 1974 (source : Lefèvre, 2014)
Construction de mobilier aux ateliers participatifs des Deux-Rives en 2019 (source : SPL des Deux-Rives)

4. Retour vers le présent

Les objectifs d’appropriation des lieux publics et de soutien des initiatives habitantes de la démarche de pré-animation nous semblent très actuels. De même, les moyens employés et actions des Ateliers Communautaires mentionnées par les statuts de l’association (l’action culturelle, l’aide au bricolage assurée par les habitants selon leurs compétences, mais également la « création architecturale », puisque les habitants doivent participer à l’aménagement des équipements collectifs et espaces extérieurs, l’animation urbaine, car l’association promeut les activités collectives locales en adaptant l’environnement urbain à ces activités, et aussi la « conception de l’urbanisme ») rappellent notamment celles qui figurent aujourd’hui dans les cahiers des charges des démarches d’activation. La composition de l’équipe encadrante, alliant médiation culturelle, conception et auto-construction réunit les compétences aujourd’hui recherchées dans les groupements pour les marchés d’activation et/ou d’urbanisme tactique mais aussi dans des missions d’assistance à maîtrise d’usage. De plus, les espaces qui accueillent les activités font écho aux « maisons du projet augmentées », supports des démarches d’activation actuelles.

L’expérience des Ateliers Communautaires de Cergy soulève des difficultés dans ces démarches de pré-animation ou de mise en usage, présentes dès les années 1970 (!) : définition des objectifs et limites de prestations des démarches d’activation à définir finement avant la mise en œuvre des démarches, afin que chacun connaisse ses prérogatives; enjeu de la pérennisation et du passage de relais ; partage des tâches et rôles des élus (Par ailleurs, il paraît également nécessaire d’inclure les élus dans la démarche dès le départ, afin qu’ils en saisissent les enjeux, les difficultés, mais également les réussites et retombées positives pour leur territoire et qu’ils puissent éventuellement prendre le relais de l’aménageur pour soutenir les initiatives de l’activation).

Ce petit retour en arrière historique souligne aussi des différences structurelles de contextes de production de la ville : l’importance dans les jeux d’acteurs du ministère de la Culture dans ces démarches de pré-animation, des aménageurs étatiques et moins des promoteurs privés, qui sont aujourd’hui au coeur des enjeux de production des quartiers neufs.

(1) Pour rappel, dans le contexte actuel de production de nouveaux quartiers de ville, nous avons appelé la “mise en usage” un “ensemble de démarches volontaristes visant à accompagner, enrichir et diversifier les expériences d’un projet urbain donné, démarches qui peuvent émaner de différents acteurs (l’aménageur, la collectivité voire les opérateurs immobiliers privés), à la frontière de la “mise en espace” (projet et programmation) et des enjeux de communication autour du projet » (cf. article 1 de la saga).

(2) Le Fonds d’intervention culturelle est créé en 1971 dans le cadre du VIe Plan. C’est un budget alimenté par des crédits provenant des différents ministères, qui soutient des expériences innovantes menées en partenariat avec des collectivités locales.

(3) LEFEVRE Pierre, L’habitat participatif : 40 ans d’habitat participatif en France, ed. Apogée, 2014, p.12

(4) Ibid.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

Bibliographie

  • Etude IAU sur les locaux collectifs résidentiels, 1979
  • LEFEBVRE, Pierre. 40 ans d’habitat participatif sur les ateliers communautaires de Pontoise, ed. Apogée, 2014
  • ELOY, Jacques. « La promotion de la vie sociale dans les nouveaux ensembles urbains. L’exemple des Centres sociaux », Revue du Nord, vol. 381, no. 3, 2009, pp. 563–574.
  • VADELORGE (dir.), L’action culturelle dans les villes nouvelles, 2005
  • VADELORGE, Loïc. « Des villes pour mémoire », Ethnologie française, vol. 33, no. 1, 2003, pp. 5–12
  • VADELORGE, Loïc. « Grands ensembles et villes nouvelles : représentations sociologiques croisées », Histoire urbaine, vol. 17, no. 3, 2006, pp. 67–84.
  • MOULINIER, Pierre. “De la pré-animation à l’action culturelle” in Vadelorge, 2005
  • GIUSTI, Julien. “De Saint-Quentin-en Yvelines au secrétariat général des villes nouvelles : itinéraire d’un programmateur” in Vadelorge, 2005
  • DE SAINT PIERRE, Caroline. « Une nouvelle histoire des villes nouvelles », Genèses, vol. 105, no. 4, 2016, pp. 163–168.

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