#1_La mise en usage : de quoi parle-t-on ?

D’où nous parlons

Ce que nous appelons aujourd’hui la « mise en usage » [1] est une notion qui a émergé et s’est construite à travers plusieurs missions ces dernières années : en travaillant avec des aménageurs (sur l’Île de Nantes, à Saint-Vincent-de-Paul à Paris, Euroméditerranée à Marseille, Campus de Paris Saclay dans l’Essonne) mais aussi avec des opérateurs privés (à Annemasse, sur le site Pleyel ou à Ivry) et des acteurs du logement social (USH).

Du projet urbain comme mise en espace…

L’urbanisme en France repose sur une tradition d’aménagement public et d’outils puissants qui ont défini une production que l’on peut qualifier de “projet urbain à la française” [2]. Un recul de maintenant cinquante ans permet de porter un regard rétrospectif sur les ZAC, écoquartiers, grands projets urbains que ces pratiques ont créés. Ce regard doit porter au crédit de cette culture publique du projet urbain une vision de la qualité architecturale, une planification claire et une traçabilité du financement de ses équipements publics.

… à la mise en usage

Plus large que le “programme” qui planifie les modes de vie, plus proche du regard de ceux qui pratiquent le lieu, le “terme d’“usage” s’est progressivement imposé dans la glose des urbanistes. Un changement de posture semble émerger tandis que se reconfigure le rapport des professionnels de l’urbain aux temporalités du projet : un nombre croissant d’acteurs de la ville formule explicitement l’ambition de s’impliquer pour accompagner concrètement la montée en puissance des usages, y compris après les dernières livraisons.

Objectifs et dispositifs de “mise en usage”. Production : Le Sens de la Ville

Pourquoi l’enjeu de la “mise en usage” se pose aujourd’hui ? Des pistes d’explication

Nous considérons ce terme de “mise en usage”, aujourd’hui, en 2020, à l’aune des missions que nous réalisons. Nous avons bien conscience qu’il ne s’agit pas nécessairement d’un mode de faire radicalement nouveau. Il a pu être le fait de métiers en voie de disparition (concierges et gardiens qui étaient présents de manière plus systématique dans les immeubles assurant l’offre de petits services aux habitants), d’une planification par l’Etat et les pouvoirs publics d’équipements de proximité (Maisons des Jeunes et de la Culture, centres d’animation, centres de prévention) ou encore des Régies de quartier, chacun jouant sa partition en matière d’animation de quartier voire de gestion d’espaces partagés.

1- Une réaction face à de nouveaux modes de vie : la “mise en usage” comme une des réponses pour accompagner des évolutions sociales structurelles ?

Les démarches de mise en usage sont des moyens “d’amorcer” un quartier et peuvent répondre à des enjeux ne trouvant pas de réponse dans un environnement de marché, comme la sensibilisation, l’accompagnement ou l’animation. Elles permettent d’accompagner l’évolution des modes de vie qui influent sur les modes d’habiter : allongement de la durée de la vie, recomposition de la cellule familiale, plus grande diversité des groupes domestiques, “internalisation”[3] des pratiques dans le logement…

À Gerland, au coeur de la ZAC des Girondins, “Follement Gerland” porté par Bouygues Immobilier fait figure d’opération pilote en termes d’usages et de services partagés : chambre d’hôtes, concierge “manager d’immeuble”, flotte de vélos, recyclerie dans chaque hall d’entrée, terrasses et locaux partagés, espaces verts… Livré en 2017, quelques années de retours d’expériences ont montré la nécessité d’une démarche de “mise en usage” pour assurer un bon fonctionnement de cette offre multiple. Les espaces partagés en particulier (terrasses et locaux) ont été initialement livrés bruts (sans mobilier, ni kitchenette) et n’ont pas été appropriés par les habitants faute d’usage défini, de responsabilité clairement établie ou de dynamique commune initiée. Bouygues Immobilier a été accompagné d’un assistant à maîtrise d’usage, l’Atelier Pop Corn, afin de définir avec les habitants leurs besoins et de co-concevoir l’aménagement de ces espaces grâce à un budget dédié provisionné par le promoteur. Ce qui a permis de “mettre en usage” des terrasses qui fonctionnent aujourd’hui très bien d’après Léa Sapin, responsable marketing et innovation chez Bouygues Immobilier (Images : Nouveau Lyon & Atelier Pop Corn)
Solitude urbaine, soif de collectif. Illustrations : Deux moi, film de Cédric Klapisch; Paris, boulevard Henri IV (4ème) © Jérômine Derigny pour Enlarge your Paris
La conciergerie Habitaz à Ville-la-Grand, encourager le lien social et proposer des services. Fin 2019, la conciergerie Habitaz Service portée par le bailleur social Haute-Savoie Habitat ouvre ses portes à Ville-la-Grand, près d’Annemasse, dans un local gratuitement mis à disposition par la ville. A la suite d’une enquête auprès des locataires afin de mieux cerner leurs besoins, la conciergerie propose de la location d’outils, une distribution de paniers légumes et surtout une présence de proximité pour les habitants. Elle est animée par une salariée de Haute-Savoie Habitat qui assure une permanence deux fois par semaine aujourd’hui. Image : Le Sens de la Ville

2- Une transformation des modes de faire la ville

On observe une normalisation d’une approche de la ville “à partir des usages” dans les opérations immobilières et urbaines : démarche dite innovante il y a quelques années, elle est quasi systématiquement intégrée dans les projets privés comme publics, du moins dans les opérations situées dans des opérations d’aménagement, voire dans le diffus, portées par de “gros” opérateurs. La “maîtrise d’usage” apparaît comme une troisième partie prenante des jeux d’acteurs des projets urbains, en plus de la maîtrise d’oeuvre et de la maîtrise d’ouvrage.

3- La mise en usage, également un reflet des évolutions économiques

Les démarches de mise en usage émergent aussi dans un contexte d’évolutions économiques multiples : une économie de plus en plus basée sur le service, une augmentation des travailleurs indépendants, une ubérisation de l’économie et une montée des plateformes et un désengagement des investissements publics. Cette double évolution (servicialisation d’un côté, moindre engagement public de l’autre) explique aussi un positionnement croissant des acteurs privés vers ce que l’on pourrait qualifier “d’équipements privés d’intérêt collectif”. Ces programmes d’un genre nouveau prennent généralement place à rez-de-chaussée et sont souvent amenés par les opérateurs immobiliers comme des objets susceptibles d’enrichir les liens sociaux au sein d’un quartier, donc favorables à sa “mise en usage”.

La Ferme du Rail (Paris, 19ème) : première opération livrée issue de l’appel à projets Réinventer Paris. Portée par Réhabail en lien avec l’association Bail pour Tous, Atoll 75, Travail et Vie et GRAJAR, elle intègre des logements, une exploitation agricole et un restaurant ouvert au quartier. Image : Le Sens de la Ville

La mise en usage, les questions que ça (nous) pose

Collectif et empowerment versus individualisme et confort : deux propos sur les usages

Malgré tout l’effort fourni pour se faire simple accompagnateur et non guide des usages et des modes de vie, toute stratégie de mise en usage implique des choix et n’est donc pas neutre. Plusieurs paradigmes entrent en tension : ambition “d’appropriations collectives » ou servicialisation de la ville ? Des usages à amorcer … mais à quelle échelle? Celle du quartier ou de macrolots ? Derrières ces lignes de tension, se dessinent des modèles de ville, assez profondément politiques. Et, bien évidemment, la question du “qui” n’est pas neutre : qui fait ? qui est à l’origine de la mise en usage? qui en devient l’éventuel référent ou point d’appui? et pour qui?

Une “démarche bottom-up impulsée” ?

A travers une démarche de mise en usage, l’aménageur ou le promoteur peuvent instiller les clés d’une démarche bottom-up : en créant d’emblée une association d’habitants, en veillant à associer les usagers dans la gouvernance du quartier… Ça peut être l’étincelle nécessaire pour encourager une dynamique collective qui peine parfois à se lancer.

Mise en usage : un sujet qui bouscule les périmètres des acteurs de la ville

La question de la mise en usage est étroitement liée aux évolutions du métier de l’aménageur et plus largement aux recompositions des acteurs professionnels de l’urbain. L’introduction de cette problématique bouscule les périmètres d’intervention et les modes de faire. Par exemple, l’urbanisme transitoire implique un véritable bouleversement de la culture du métier d’aménageur : de la planification à l’incertitude, de la maison du projet standard au lieu hybride support de multiples usages… La mise en place opérationnelle d’une stratégie de mise en usage ouvre quantité de questionnements : qui finance ? qui réalise ? Avec quelles limites de prestations ? Qui gère in fine et qui décide ? et à quelle échelle ?

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Nous sommes une coopérative de stratégie urbaine, programmation et ingénierie de projets.

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