#2_Ceci n’est pas (qu’) une maison du projet

Lucille Gréco, avec les contributions de Sonia Dinh, Vincent Josso et Flore Trautmann

Dans le premier billet de cette « saga» nous posions le décor et tentions une définition de la mise en usage qui, « regroupe un ensemble de démarches volontaristes visant à accompagner, enrichir et diversifier les expériences d’un lieu donné, démarches qui émanent de différents acteurs : l’aménageur, la collectivité voire les opérateurs immobiliers privés. Elles s’inscrivent à la frontière de la “mise en espace” (projet et programmation) mais aussi des enjeux de communication autour du projet».

Maintenant, poussons la porte d’une génération de lieux nouveaux qui incarnent une forme de renouvellement du rapport entre aménageur et usager et concrétisent (entre autres !) cette notion de mise en usage.

En guise de préambule, deux précisions s’imposent :

  • Nous travaillons ou nous avons travaillé avec plusieurs de nos maîtres d’ouvrages à la programmation de lieux « hybrides », inscrits dans des contextes de projets urbains : pour la Samoa en premier lieu, (dans le cadre de nos mission « Nouveaux usages dans les opérations immobilières de l’Île de Nantes »), autour d’un programme provisoirement (et humblement !) intitulé « bidule » destiné à prendre place dans un rez-de-chaussée de la ZAC République. Sa fonction serait d’agréger des missions de gestion d’un quartier nouvellement livré (accueil des nouveaux habitants, gestion des espaces partagés résidentiels …) et des fonctions de convivialité pour participer à impulser la vie de quartier. En outre, nous travaillons actuellement aux côtés de Paris & Métropole Aménagement à la fiche de poste d’un « gestionnaire de quartier », éventuellement adossé à un lieu, sur la ZAC Saint-Vincent-de-Paul (Paris 14). Nous creusons également la piste de l’hybridation entre « maison du projet » et usages d’impulsion de la vie de quartier pour le compte de l’EPA Paris-Saclay. Enfin, nous avons aussi travaillé à cette question pour un opérateur privé, Urbanera dans le cadre d’une mission sur la mise en usage de la ZAC Étoile à Annemasse. Au fil de ces missions nous avons cogité et été à la pêche aux exemples réalisés ou en cours de réflexion. C’est sur ce matériau que nous nous appuyons dans ce billet.
  • Les exemples cités dans cet article sont donc le fruit de nos recherches glanées dans le cadre de nos missions ou de visites de projets urbains. Ces projets évoluent vite, certaines informations s’avèrent peut-être aujourd’hui inexactes ou obsolètes. Nous nous efforçons systématiquement d’informer au maximum les exemples que nous citons (recherche Internet, coup de fil au porteur de projet, à la collectivité, à l’aménageur …) mais nous ne disposons pas du même niveau d’information pour tous les exemples cités. Porteur de projet ou aménageur de l’un de ces lieux, n’hésitez pas à nous faire signe en cas d’inexactitude !

Communiquer autrement sur le projet urbain

Le décor de nos pérégrinations est celui d’une opération d’aménagement, concédée à un aménageur qu’il soit public ou privé, dans la plupart des cas sous forme de ZAC. Cet aménageur a donc pour mission -conformément à l‘article L. 311–1 du code de l’urbanisme- de « réaliser ou faire réaliser l’aménagement et l’équipement des terrains, notamment de ceux que cette collectivité ou cet établissement a acquis ou acquerra en vue de les céder ou de les concéder ultérieurement à des utilisateurs publics ou privés ». C’est bien parce que la finalité de l’aménageur est de vendre des charges foncières qu’il se doit, comme tout bon vendeur, de communiquer sur son produit, en l’occurrence donc sur son projet urbain et plutôt à destination des professionnels.

A cela s’est ajouté la concertation : obligation légale au départ puis progressivement souhaitée, encouragée et pratiquée souvent même avec conviction par les aménageurs, elle repose sur des enjeux d’adhésion et donc de pédagogie du projet.

Si la communication a toujours fait partie de la palette de métiers d’un aménageur, elle tend d’une part à être moins institutionnelle et d’autre part elle converge de plus en plus avec des enjeux opérationnels et sociétaux du projet.

Certaines directions de la communication, en se plongeant dans des sujets opérationnels parviennent ainsi à incarner pleinement les enjeux du projet urbain. La Maison du projet constitue, dans certains cas, un objet dans lequel enjeux de communication et enjeux opérationnels viennent justement s’imbriquer.

Maison du projet de Saint-Vincent-de-Paul. Image : P&MA

Le décor : des lieux pour incarner une transition en cours

Les lieux dont nous voulons parler ici ont tous pour point commun de parler du projet urbain en cours. Ils arrivent à des stades différents d’opérationnalité. Quand ils se trouvent dans des projets urbains éloignés des centralités existantes, ils peuvent constituer le premier signe de vie sur un territoire à reconquérir et interviennent ainsi comme premier signe tangible d’une transformation en cours.

  • À Nantes, dans la ZAC Caserne Mellinet Nantes Métropole Aménagement[1] a lancé en 2017 un Appel à Manifestation d’Intérêt pour recruter un collectif en vue de « l’utilisation temporaire et l’animation d’une maison du projet ». Cinq objectifs sont alors déterminés : la convivialité et l’accueil, une programmation locale et métropolitaine, une offre de bar-restauration, l’adaptabilité du lieu, la transformation du lieu en co-conception [2].
    Après une phase de consultation nourrie de rencontres organisées par l’aménageur pour que d’éventuels porteurs de projets se rencontrent, le groupement lauréat « La Générale » est désigné. Composé d’architectes, d’éditeurs, de vidéastes, d’un restaurateur … autant de compétences permettant de répondre à ces objectifs « à 5 pattes » ! Au-delà des activités développées sur le lieu, permettant de créer une destination sur un quartier aujourd’hui en chantier, le collectif a donc la charge d’assurer des temps de présence autour de la maquette, et de se faire le relais de l’aménageur auprès des visiteurs, qu’ils soient venus chercher de l’information ou participer à une toute autre activité sur place.
Image : Collectif La Générale
  • Non loin de là, sur l’Île de Nantes, la Samoa a lancé tout récemment une « consultation pour l’animation d’un lieu de vie transitoire intégrant un espace de médiation relatif au projet urbain du sud-ouest » sur l’ancien magasin La Bovida. « Le ou les candidats se verront confier la gestion et l’animation du lieu, en contrepartie de la mise à disposition gracieuse du local. Ils y développeront une activité commerciale ou servicielle qui contribuera à l’animation du quartier ». La Samoa prévoit de s’appuyer pour la médiation de projet sur l’animateur désigné, en le tenant « informé régulièrement de l’avancée des projets afin d’être capable de donner un premier niveau d’information ». À l’instar de Mellinet, ce projet permet de poursuivre le double enjeu de communiquer sur son projet tout en impulsant un lieu de vie dans un secteur avant sa transformation complète.
  • Communiquer sur un projet urbain peut aller jusqu’à accompagner la vente des logements. Le système classique de la VEFA comprend des écueils connus : prévalence des investisseurs, difficulté à diversifier les cibles voire même pour certains acheteurs, aspect repoussoir de la bulle de vente. Parce que la commercialisation des logements neufs est une étape cruciale, qui prépare la vie d’un quartier, le fait de toucher des nouvelles cibles de population est une attente forte de la part des aménageurs et des collectivités. À Villeneuve d’Ascq, les aménageurs-promoteurs Nodi et LinkCity ont installé, sur le site de ce futur quartier de 700 logements situé sur l’ancienne emprise des entrepôts des 3 Suisses, une maison du projet « imaginée pour rassembler et fédérer les voisins, riverains et futurs résidents autour de la Maillerie. Véritable condensé du futur quartier, il s’agit d’un lieu hybride entre lieu de vie, de travail, de loisirs, de souvenirs et de partage [3]». Espace d’exposition, restaurant, repair café, conciergerie de quartier, espaces privatisables, La Maillerie est aujourd’hui un espace très pluri-fonctionnel. En proposant une salle de réalité virtuelle destinée à donner à voir les futurs logements, et en intégrant à son site Internet un lien vers le site de commercialisation, l’aménageur s’adresse aux visiteurs du lieu actuel … qui ne se seraient peut-être pas spontanément rendus dans une bulle de vente « classique » !
Programme estival de la Maillerie et page d’accueil de son site internet
  • Le fait de mutualiser maison du projet et « programmation de destination » constitue le fondement du Café de la Route à Villenave d’Ornon. Ce lieu impulsé par La FAB, aménageur de la ZAC Route de Toulouse, à Bègles et Villenave d’Ornon et conçu par Deux Degrés avec le Collectif Carcan rassemble en plus de l’espace d’exposition sur le projet urbain un lieu d’accueil géré par les centres sociaux locaux. À ce titre, le lieu accueille des actions de service public : permanence pour l’emploi, café des aidants … tout en assurant ce lien avec le projet urbain.
Image : Deux Degrés
  • De tels lieux peuvent aussi être le support de création de liens entre les futurs habitants d’un quartier, d’une ou plusieurs opérations immobilières. Ce fut le cas de la « Conciergerie Labo de quartier » en lien avec l’opération I link à Nantes[4]. D’abord installée à proximité du chantier, la Conciergerie a proposé des services pour l’ensemble du quartier pendant plusieurs années tout en poursuivant un travail de recensement des futurs habitants et d’animation de cette future communauté de voisins. Désormais intégrée dans l’opération I Link, la « re-baptisée » Conciergerie du Parc constitue un des rez-de-chaussée de la ZAC Prairie-au-duc.
  • Enfin, ils peuvent également offrir des services dans des quartiers qui en sont encore trop mal pourvus. Ainsi, le Pavillon de l’Horloge dans la ZAC du même nom à Romainville (93) accueille un espace de co-working pour des porteurs de projets de l’ESS et un service de restauration le midi pour les habitants et professionnels du quartier.
Image : Site internet du Pavillon de l’Horloge

Les quelques exemples explicités ci-dessus renseignent sur la diversité des objectifs poursuivis avec pour dénominateur commun la communication de projet et … la programmation d’un bar-restaurant. Parce que rien de tel qu’un bistrot pour fédérer… et qu’en outre, l’équilibre d’un modèle économique repose bien souvent sur la bière et la restauration !

Derrière ces lieux … l’évolution du métier de l’aménageur

L’effet d’accumulation liée à la juxtaposition d’exemples au début de cet article pourrait laisser croire à un déferlement de « maisons du projet hybrides » aux quatre coins de la France ! Évidemment, ces lieux sont l’apanage de projets urbains conséquents, portés par des bilans d’opération et des aménageurs aux reins solides. Au demeurant, leur apparition constitue un des révélateurs d’un re-positionnement « métier » à l’œuvre depuis plusieurs années, notamment décrit par Isabelle Baraud-Serfaty lorsqu’elle évoque le déplacement de l’aménageur dans la chaîne de valeur de l’aménagement [5].

Au quotidien, ces lieux convoquent des questions opérationnelles inédites pour un aménageur habitué à livrer des espaces, bâtis ou non, et à laisser les clefs à d’autres ! Ils sont une incarnation de l’anticipation de plus en plus prise en compte des enjeux de gestion future par les aménageurs (nous évoquerons d’ailleurs cette évolution sous l’angle « métier » dans un article à venir de cette saga !).

Ces projets nécessitent de nouer des partenariats avec des acteurs souvent loin du monde de l’aménagement. Définir les objectifs du lieu, trouver le bon gestionnaire et la bonne modalité de contractualisation ne s’avère bien évidemment pas aussi simple que cela dans un monde encadré par les marchés publics. Les lieux ne peuvent en général pas être mis à disposition sans une mise en concurrence préalable ; et toute commande trop explicite de la part de l’aménageur fait prendre le risque d’une requalification en marché de services, là où on souhaiterait conserver la légèreté contractuelle d’une Convention d’Occupation Précaire. Des montages agiles, mais donnant parfois des sueurs froides aux services marchés, permettent de contractualiser avec les occupants via un système à deux étages. D’une part via un marché public, pour les prestations relevant d’une commande (animer l’espace de médiation de projet x h/ mois par exemple) et via une COP pour le reste des activités. C’est la solution ingénieuse retenue par Nantes Métropole Aménagement dans le cas de la maison du projet de la Caserne Mellinet.

De surcroît, ce type de lieu implique un lâcher-prise important de la part d’un aménageur dont le métier est justement plutôt d’avoir un œil sur tout ! Laisser s’installer des usages parfois inattendus dans ces lieux, laisser se nouer des partenariats qu’on n’aurait pas imaginé, nécessite de se positionner à une place d’amorçage, pour susciter sans encadrer. Une posture que l’on aime à qualifier « d’huile dans les rouages » ! C’est aussi accepter que l’image souvent lisse du projet urbain vienne se mélanger à d’autres.

Enfin, le rôle de la collectivité se trouve convoqué. C’est elle qui détient les compétences de proximité en ville et notamment celle des équipements du quotidien. Associer la collectivité (autrement qu’en étant au conseil d’administration de l’aménageur bien sûr …) à la conception de ces lieux c’est aussi envisager un jour qu’elle en prenne possession, en achetant les murs si le lieu a vocation à être pérennisé, tout en gardant peut-être une forme de gestion et d’animation moins classique que celle de ses Délégations de Service Public.

Mettre en usage et inventer la participation « du quotidien » ?

Dans un article de 2012, Gwenaëlle d’Aboville de l’agence Ville Ouverte remet en cause la vision de la puissance publique quant à la parole des habitants dans les temps de concertation liés aux projets d’aménagement. Elle y décrit une parole perçue comme « moins-disante » ou « décevante par rapport à ce que l’on en attendait »[6]. Elle conclut : « Tout semble donc partir d’un malentendu qui peut s’avérer fécond : comment, en concertation, les habitants paraissent regarder le doigt quand on leur propose de voir la lune. Mais en y prêtant plus d’attention, on peut lire dans les remarques pragmatiques et modestes des participants des propositions alternatives ou complémentaires aux façons habituelles de concevoir les espaces publics ». Il nous semble qu’au travers de ces lieux hybrides, dans lesquels l’aménageur se rapproche de l’usager, peuvent se trouver les graines d’une prise en compte « du quotidien » des aspirations habitantes et un réel poids de la maîtrise d’usage dans la conception des projets. Parce qu’en partageant un atelier couture, une session de réparation de vélo ou un café au comptoir on en apprendra parfois plus qu’en réunion publique ! Si bien sûr la présence quotidienne d’un chargé d’opération dans ces lieux n’est en aucun cas réaliste, le truchement du gestionnaire-animateur désigné peut servir précisément à cela. Cela ne peut fonctionner que dans le cadre d’une relation de confiance totale avec l’aménageur.

Quoi qu’il en soit, ces lieux constituent déjà des incarnations tangibles de projets perçus comme bien trop long par le commun des mortels. En cela ils participent bien à « mettre en usage » leurs territoires et peut être à réinstaurer les dimensions de « proximité » d’un métier d’urbaniste plus près des usagers.

Dans le prochain article de cette saga, nous vous plongerons dans un modèle de lieu qui ne date pas d’hier : celui des Régies de quartiers.

[1] Avec la Ville de Nantes, Nantes Métropole et Atelier Georges AMO

[2] Extraits de l’AMI

[3] Site internet de la Maillerie. URL : http://lamaillerie.fr/la-maillerie-et-vous/la-maison-du-projet-et-ses-activites/

[4] Dont l’expérience a été analysée notamment par le GERS en partenariat avec le PUCA : http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/IMG/pdf/ilink_complet_12_septembre__leger.pdf

[5] Isabelle Baraud-Sarfaty, Charlotte Jacquot, « Les recompositions de la chaîne de l’aménagement et de l’immobilier », 2016
URL:http://www.reseaunationalamenageurs.logement.gouv.fr/IMG/pdf/1._rna_-_fiche_chainevaleuramenagement_vf.pdf

[6] Gwenaëlle d’Aboville, « Concevoir l’espace public avec les habitants : la concertation comme gage de « délicatesse urbaine » », Métropolitiques, 24 septembre 2012. URL : https://www.metropolitiques.eu/Concevoir-l-espace-public-avec-les.html

Nous sommes une coopérative de stratégie urbaine, programmation et ingénierie de projets.

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